Pourquoi rêve-t-on ? III. À quoi servent les rêves
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
Troisième volet de la chronique Pourquoi rêve-t-on ? Après l’histoire des rêves et ce que la science sait aujourd’hui de nos nuits, voici les grandes hypothèses sur leur fonction, puis ce que la science dit des idées reçues les plus répandues.
Malgré des décennies de recherche, la question reste ouverte. Les chercheurs distinguent deux grandes familles d’explications. Les explications physiologiques voient d’abord dans le rêve le reflet du travail que le cerveau accomplit pendant le sommeil. Les explications psychologiques y voient une façon de traiter ce que nous vivons. La plupart des chercheurs pensent aujourd’hui que la réponse se trouve dans une combinaison des deux.
Les explications physiologiques, ou le cerveau au travail
Activation-synthèse

La plus connue est cette théorie, proposée en 1977 par les psychiatres américains Allan Hobson et Robert McCarley. Pendant le sommeil paradoxal, une zone située à la base du cerveau, le tronc cérébral, envoie des décharges électriques en partie désordonnées vers les régions de la vision, du mouvement et des émotions. Le reste du cerveau les reçoit comme de vraies perceptions, et tente de leur donner un sens en les reliant entre elles, à la manière d’une histoire. Une sensation de chute ou de course naîtrait ainsi
d’une simple activation des zones du mouvement. Le rêve serait alors un effet secondaire de cette activité, sans but particulier.
Consolidation de la mémoire
On sait que le sommeil aide à fixer ce que l’on a appris dans la journée. En 2010, Erin Wamsley et Robert Stickgold ont fait apprendre à des volontaires le chemin d’un labyrinthe virtuel, avant une sieste. Ceux qui avaient rêvé de la tâche la réussissaient ensuite nettement mieux que les autres. Le rêve serait alors la trace visible de ce tri de la mémoire.
Créativité
Le sommeil paradoxal semble aussi favoriser l’une des facettes de la créativité, la capacité à trouver une idée nouvelle en reliant des éléments éloignés. En 2009, Denise Cai et Sara Mednick ont proposé à des volontaires des énigmes de ce type, comme trouver le mot qui relie trois mots sans rapport apparent, avant une sieste. Ceux qui étaient passés par le sommeil paradoxal en résolvaient ensuite davantage que ceux qui étaient restés éveillés au repos, ou dont la sieste ne comportait que du sommeil lent. Pendant cette phase, la partie du cerveau qui contrôle et trie nos pensées tourne au ralenti, ce qui laisse se former des associations plus libres. C’est peut-être pour cela qu’après avoir dormi sur un problème, la solution nous apparaît parfois au réveil, et que l’on dit que la nuit porte conseil.
Apprentissage inversé
À l’inverse, en 1983, Francis Crick et Graeme Mitchison ont proposé que nous rêvions pour oublier, en effaçant les connexions inutiles accumulées dans la journée. Cette hypothèse a été peu confirmée, mais elle montre combien les explications peuvent s’opposer.
Programmation de l’individu

En France, Michel Jouvet a avancé cette hypothèse dans les années 1990. Une part de notre personnalité, notre tempérament ou notre façon de réagir, serait inscrite dans nos gènes, ce qu’il appelait notre hérédité psychologique. Chaque nuit, le sommeil paradoxal viendrait réactiver les circuits du cerveau qui portent cette part innée, pour qu’elle ne soit pas effacée par tout ce que nous apprenons le jour. Il s’appuyait notamment sur le fait que le sommeil paradoxal occupe environ la moitié du sommeil du nouveau-né, au moment où le cerveau se construit. Une idée séduisante, qui reste à démontrer.
Cerveau sur-entraîné
Plus récemment, en 2021, le neuroscientifique Erik Hoel a proposé cette hypothèse. Un élève qui apprend par cœur les réponses de ses exercices réussit ceux-là, mais se trouve perdu dès que l’énoncé change, parce qu’il a retenu sans comprendre. C’est pourquoi un bon professeur varie les exercices pendant l’apprentissage. Selon Hoel, nos rêves joueraient ce rôle. En reprenant nos expériences de la journée sous une forme déformée, mélangée, parfois absurde, ils obligeraient le cerveau à s’adapter, plutôt qu’à rester figé sur ce qu’il a vécu, et le prépareraient ainsi à faire face à l’imprévu. Une hypothèse encore à tester, mais qui donne un sens à la bizarrerie des rêves.
Les explications psychologiques, ou le rêve au service de notre vécu
Simulation de menace et simulation sociale
Puisque la peur et l’inquiétude dominent dans les rêves, le chercheur finlandais Antti Revonsuo a proposé en 2000 la théorie de la simulation de menace. Le rêve serait un entraînement nocturne face aux dangers, hérité de nos ancêtres, pour qui savoir fuir ou se défendre était vital. En 2015, avec ses collègues, il l’a complétée par la simulation sociale. Le rêve nous entraînerait aussi aux relations avec les autres, ce qui rejoint les conversations que tiennent les dormeurs avec des interlocuteurs invisibles. Ses auteurs reconnaissent que cette seconde idée reste encore peu testée.
Régulation des émotions
Cette piste, défendue notamment par Matthew Walker en 2009, est l’une des plus étudiées aujourd’hui. Pendant le sommeil paradoxal, la noradrénaline, une substance liée au stress, est presque absente du cerveau. Revivre certaines situations dans cet état permettrait d’en atténuer peu à peu la charge émotionnelle, une forme de thérapie nocturne. Les études qui l’ont testée donnent pour l’instant des résultats partagés.
Continuité
Enfin, les travaux de William Domhoff et Michael Schredl sur les banques de rêves ont mis en évidence une continuité entre nos rêves et notre vie éveillée. Nos rêves reprennent nos préoccupations, nos relations et surtout nos émotions. Plus qu’une fonction, c’est un constat, mais c’est sur lui que s’appuie toute interprétation des rêves.
Ce que l’on ne sait pas encore
Aucune de ces théories n’explique tout à elle seule. Le rêve a peut-être plusieurs fonctions à la fois, ou ses fonctions ont pu évoluer au fil de notre histoire. Certains chercheurs pensent même qu’il n’en a aucune, et qu’il n’est que le reflet d’un cerveau qui travaille pendant que nous dormons. Une chose semble pourtant acquise : nos rêves parlent de nous, de ce que nous vivons et de ce que nous ressentons.
Les idées reçues

Le rêve suscite tant de questions qu’il a fait naître de nombreuses croyances. Voici ce que la science en dit aujourd’hui.
« Un rêve ne dure que quelques secondes. » Faux. Pendant le sommeil paradoxal, le corps est immobile, mais les yeux bougent librement. Des chercheurs ont mené une étude avec des rêveurs lucides, capables de savoir qu’ils rêvent. Avant de s’endormir, ceux-ci convenaient avec eux d’un exercice. Une fois dans leur rêve, ils envoyaient un signal avec leurs yeux, comptaient jusqu’à dix, puis renvoyaient un signal. Le temps mesuré entre les deux correspondait à peu près au temps réel, un peu plus pour les gestes comme marcher. Un rêve peut donc durer aussi longtemps que la phase de sommeil paradoxal, de quelques minutes à une demi-heure ou plus.
« On rêve en noir et blanc. » Faux pour la plupart d’entre nous. La grande majorité des gens rêvent en couleur. En 2008, une étude écossaise a montré que les personnes ayant grandi avec la télévision en noir et blanc rapportaient davantage de rêves sans couleur. Reste à savoir si elles rêvent vraiment ainsi, ou si elles s’en souviennent ainsi, mais dans les deux cas, notre culture visuelle influence nos rêves.
« Les aveugles ne rêvent pas. » Faux. Les personnes aveugles de naissance rêvent sans images, mais davantage avec les sons, le toucher, les odeurs et les goûts. Celles qui ont perdu la vue plus tard continuent à voir en rêve, de moins en moins à mesure que les années passent.
« Si l’on meurt dans son rêve, on meurt pour de vrai. » Faux. Rêver de sa propre mort n’est pas rare, et rien n’indique que ce rêve ait une quelconque conséquence sur la santé ou sur la vie. Le sens qu’on peut lui donner relève, lui, de l’interprétation.
« Les visages inconnus de nos rêves sont tous des visages déjà vus. » Rien ne le prouve. Cette idée circule beaucoup, mais elle n’a jamais été démontrée, et il est probable que le cerveau soit capable de composer de nouveaux visages à partir de ceux qu’il connaît.

« Il y a un cerveau gauche, logique, et un cerveau droit, intuitif, qui prendrait le relais la nuit. » Faux. Cette idée vient des travaux de Roger Sperry dans les années 1960, récompensés par un prix Nobel. Ses recherches ont montré que certaines fonctions, comme le langage, sont surtout traitées d’un côté du cerveau. Mais la vulgarisation en a tiré une idée bien plus simple, et fausse, d’une moitié logique et d’une moitié intuitive. En 2013, une étude portant sur le cerveau de plus de mille personnes n’a trouvé aucune trace d’un côté plus utilisé que l’autre. Les deux moitiés échangent en permanence, et ni la logique ni l’intuition n’appartiennent à l’une seule. Si nos rêves échappent à la logique, ce n’est pas parce qu’un côté prend le relais, mais parce que la partie avant du cerveau, celle de l’esprit critique, ralentit son activité.
« Nous n’utilisons que 10 % de notre cerveau. » Faux. Cette idée viendrait en partie d’une phrase du psychologue William James, au début du XXe siècle, qui parlait de notre potentiel inexploité et non de zones inutilisées. L’imagerie montre pourtant que toutes les zones du cerveau sont actives au cours d’une journée, et qu’une lésion, même petite, à n’importe quel endroit, entraîne des troubles. Le cerveau représente d’ailleurs 2 % de notre poids, mais consomme près de 20 % de notre énergie. Un organe aussi coûteux ne pourrait pas garder 90 % de ses cellules inactives. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que notre cerveau se transforme tout au long de la vie avec ce que nous apprenons et pratiquons. Nos capacités ne sont donc jamais figées.
« Le cerveau ne fait pas la différence entre le rêve et la réalité. » Exagéré. Pendant le rêve, l’esprit critique, moins actif, nous fait accepter ce que nous vivons comme réel. Mais au réveil, nous savons distinguer ce que nous avons rêvé de ce que nous avons vécu.
« On peut apprendre une langue en dormant. » Faux. Quelques associations très simples ont pu être observées en laboratoire, mais le sommeil ne permet pas d’apprendre réellement. Son rôle est de fixer ce que nous avons appris éveillés.
Démêler le vrai du faux est un premier pas. Reste à savoir comment lire nos propres rêves, ce que nous verrons dans le dernier volet de cette chronique.
Sources
Études citées
— Hobson, J. A. et McCarley, R. W., American Journal of Psychiatry, 1977.
— Crick, F. et Mitchison, G., Nature, 1983.– Revonsuo, A., Behavioral and Brain Sciences, 2000, et Revonsuo, A., Tuominen, J. et Valli, K., Open MIND, 2015.
— Walker, M. P. et van der Helm, E., « Overnight therapy? », Psychological Bulletin, 2009.
— Cai, D. J., Mednick, S. C. et al., PNAS, 2009.– Wamsley, E. J., Stickgold, R. et al., Current Biology, 2010.
— Hoel, E., « The overfitted brain », Patterns, 2021.
— Erlacher, D. et al., « Time for actions in lucid dreams », Frontiers in Psychology, 2014.
— Murzyn, E., « Do we only dream in colour? », Consciousness and Cognition, 2008.
— Meaidi, A., Jennum, P., Ptito, M. et Kupers, R., Sleep Medicine, 2014.
— Nielsen, J. A. et al., PLoS ONE, 2013.



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