Pourquoi rêve-t-on ? IV. Lire ses propres rêves
Quatrième et dernier volet de la chronique Pourquoi rêve-t-on ? Après l’histoire des rêves, ce que la science sait de nos nuits et les hypothèses sur leur fonction, voici comment lire nos propres rêves.
Les grandes lectures du rêve
Freud et le désir caché
Avec « L’interprétation du rêve », Freud ne se contente pas de dire que le rêve parle de nous. Il propose une méthode pour le lire. Il distingue deux niveaux. Le contenu manifeste, c’est le rêve tel qu’on s’en souvient au réveil. Le contenu latent, ce sont les désirs cachés qu’il exprime.
Pour Freud, notre esprit possède une sorte de gardien intérieur, qu’il appelle la censure. Il écarte de notre conscience les désirs que nous ne pouvons pas accepter. Pendant le sommeil, ce gardien se relâche, mais il reste assez présent pour obliger ces désirs à se déguiser, sans quoi ils nous réveilleraient. Le rêve les transforme donc. Il fond plusieurs personnes en une seule, comme un personnage qui aurait le visage d’une sœur et la voix d’une collègue. Il déplace l’émotion vers un détail anodin, si bien qu’on peut s’angoisser pour un bouton perdu alors que l’inquiétude réelle est ailleurs. Il change les idées en images, et le sentiment d’être bloqué devient une voiture qui refuse de démarrer. Enfin, au réveil, notre esprit relie le tout en une histoire qui semble cohérente.
Pour retrouver le sens caché, Freud invite le rêveur à associer librement, élément par
élément, tout ce qui lui vient à l’esprit, sans trier ni juger. C’est le rêveur, et non l’analyste, qui détient la clé de son rêve. Freud a aussi accordé une large place aux symboles, souvent liés à la sexualité, ce qui a nourri bien des critiques.

Jung et le langage de l’âme
Proche collaborateur de Freud, Carl Gustav Jung s’en sépare vers 1913 et fonde sa propre approche, la psychologie analytique. Pour lui, le rêve ne cache rien. Selon ses propres mots, il « ne cache pas, il enseigne ». Il montre, dans un langage d’images, la situation intérieure du rêveur telle qu’elle est. Il joue souvent un rôle de compensation, en faisant apparaître ce que la conscience néglige. Une personne qui se montre toujours forte peut ainsi rêver qu’elle est une enfant perdue dans une gare, comme si le rêve lui rappelait une fragilité qu’elle ignore le jour.
Jung distingue deux niveaux de l’inconscient. L’inconscient personnel contient l’histoire propre de chacun. L’inconscient collectif, lui, rassemble des formes communes à toute l’humanité, qu’il appelle les archétypes, comme l’ombre, la figure du sage ou celle de la mère, et que l’on retrouve dans les mythes et les contes de toutes les cultures. Ces formes universelles donnent leur forme à nos expériences personnelles. Une personne qui traverse une période difficile peut rêver qu’elle descend dans une grotte obscure, un motif présent dans les mythes du monde entier, mais ce qu’elle y rencontre et ce qu’elle ressent viennent de sa propre vie. Pour Jung, ces formes seraient innées. Beaucoup de chercheurs pensent plutôt qu’elles viennent d’expériences communes à tous les humains et de la culture que nous absorbons dès l’enfance, sans qu’il soit besoin d’un inconscient collectif. Pour enrichir la lecture d’un rêve, Jung propose l’amplification, qui consiste à rapprocher ses images des symboles que l’humanité leur a associés.
Il invite aussi à lire les personnages du rêve comme des facettes de soi, et préfère étudier une série de rêves plutôt qu’un rêve isolé. Pour lui, les rêves accompagnent un chemin de toute une vie, l’individuation, qui consiste à devenir pleinement soi-même en intégrant peu à peu les parts de soi laissées de côté. Une personne qui rêve pendant des mois qu’un inconnu la poursuit peut voir cet inconnu devenir moins menaçant, puis lui parler, à mesure qu’elle reconnaît en elle une colère qu’elle n’exprimait pas.
D’autres regards
Alfred Adler, contemporain de Freud, voit dans le rêve une façon de se préparer aux difficultés à venir, tourné vers l’avenir plus que vers le passé.
Fritz Perls, fondateur de la Gestalt-thérapie, propose de considérer chaque élément du rêve, personnage ou objet, comme une part de soi, et invite le rêveur à leur prêter sa voix.
Dans les années 1970, le psychiatre américain Montague Ullman a développé un travail sur les rêves en groupe. Chacun y propose ce que le rêve évoquerait pour lui, en commençant par « Si c’était mon rêve… », et le rêveur reste seul juge de ce qui le touche.
La psychologue Clara Hill, enfin, a construit en 1996 une méthode en trois temps, explorer le rêve, le comprendre, puis en tirer une action dans sa vie. Plusieurs études suggèrent qu’elle aide les personnes à mieux se comprendre, même si elles portent souvent sur de petits groupes.
Limites et incertitudes
Aucune méthode d’interprétation n’a jamais pu démontrer qu’elle donnait le sens véritable d’un rêve. Chacune propose une lecture, aucune ne détient la vérité. Les fondateurs eux-mêmes l’ont reconnu, à leur manière.
Quand les fondateurs posent leurs propres limites
Freud a dû revoir sa théorie. Après la Première Guerre mondiale, il observe chez d’anciens soldats des cauchemars qui reviennent sans cesse, rejouant l’horreur vécue au front. Ces rêves-là ne réalisent aucun désir. En 1920, il admet que sa règle ne s’applique pas à tous les rêves.
Jung, lui, refusait toute clé universelle. Pour lui, un rêve ne pouvait se lire qu’à la lumière de la vie consciente du rêveur, et il se méfiait des interprétations rapides fondées sur un seul rêve. Il mettait aussi en garde l’interprète contre la tentation de projeter ses propres idées dans le rêve d’un autre.
Les pièges de l’interprétation
Le premier piège est de ne retenir que ce qui nous arrange. En 2009, les chercheurs américains Carey Morewedge et Michael Norton ont montré que nous accordons davantage de sens aux rêves qui confirment ce que nous pensons déjà ou ce que nous souhaitons. Dans l’une de leurs études, imaginer avoir rêvé d’un accident d’avion la veille d’un vol poussait davantage à annuler son voyage que d’y avoir simplement pensé, ou même qu’une alerte officielle. La mémoire fait le reste, en gardant les rêves qui « se sont vérifiés » et en oubliant les autres.
Le deuxième est la projection. Celui qui interprète le rêve d’un autre risque d’y lire ses propres préoccupations plutôt que celles du rêveur.
Le troisième est la surinterprétation. Tout rêve n’a pas forcément un message. Certains recombinent simplement la journée, d’autres viennent du corps. Une étude de 2018, encore préliminaire, a ainsi relié les rêves de dents qui tombent à des tensions dans les dents ou la mâchoire au réveil, plutôt qu’à une angoisse particulière.
Enfin, les grilles de lecture se contredisent. Freud tire vers le désir, Jung vers les profondeurs, et les dictionnaires vers les présages. Le même rêve peut recevoir des sens opposés selon le livre que l’on ouvre. Les dictionnaires de rêves posent d’ailleurs un problème plus profond, puisqu’ils attribuent à chaque image un sens fixe, valable pour tous, sans tenir compte de la personne, de sa vie ni de ce qu’elle a ressenti. De la même façon, rêver de quelqu’un ne signifie pas que cette personne pense à nous. Le personnage parle d’abord du rêveur.
Les rêves prémonitoires
Beaucoup de personnes racontent avoir rêvé d’un événement avant qu’il ne se produise, parfois la mort d’un proche. Pour elles, l’expérience est réelle et souvent bouleversante. La science, pourtant, n’a jamais pu établir que des rêves annoncent l’avenir. Dans les années 1960 et 1970, Montague Ullman lui-même a mené à New York des expériences sur la télépathie en rêve. Certains résultats ont paru frappants, mais faute de reproductions indépendantes concluantes, ils restent très débattus.
Les chercheurs avancent plusieurs explications. Nous faisons chaque nuit de nombreux rêves, et sur une vie entière, certains finissent par coïncider avec la réalité. Nous oublions ceux qui ne se réalisent pas, et retenons ceux qui se réalisent. Enfin, l’inquiétude nourrit les rêves. Quand un proche est âgé ou malade, rêver de sa disparition traduit souvent une crainte déjà présente. Ces explications rendent compte de nombreux cas, moins bien de ceux qui contiennent des détails précis. La question reste donc ouverte.
Les visiteurs nocturnes

Les récits de présence nocturne traversent les cultures. Dans de nombreuses traditions, une créature vient s’asseoir sur la poitrine du dormeur et l’empêche de bouger. On la nomme la vieille sorcière en Angleterre ou à Terre-Neuve, le Karabasan, « le sombre oppresseur », en Turquie, ou la Pisadeira, « celle qui piétine », au Brésil. Le mot français cauchemar en garde la trace. Il vient de l’ancien verbe « cauchier », fouler, piétiner, et du néerlandais « mare », un spectre. En 1781, le peintre suisse Johann Heinrich Füssli a représenté cette scène dans son tableau Le Cauchemar, où une créature est accroupie sur la poitrine d’une femme endormie.
En 1982, le folkloriste David Hufford a montré que ces récits correspondent de façon frappante à la paralysie du sommeil. Le corps encore immobilisé, l’esprit éveillé, et le cerveau qui produit des sensations de présence, de poids ou des images très réalistes. Pour la science, ces visiteurs naissent donc de l’esprit. Savoir si une présence peut parfois être réelle relève d’une question à laquelle elle ne peut pas répondre.
Ma façon de voir
Pour moi, tout part de l’écoute de soi et du discernement. On peut écouter ce que l’histoire et la science nous apprennent, lire ce que d’autres ont étudié avant nous, regarder ce que disent les symboles. Mais il revient toujours au rêveur de faire les liens avec sa propre vie, et de sentir si une lecture sonne juste ou non. Le discernement, c’est trouver sa place entre ce que l’on reçoit de l’extérieur et ce que l’on ressent à l’intérieur, sans jamais en faire une vérité absolue.
L’écoute de soi, c’est aussi l’écoute de son intuition. Interpréter un rêve, c’est d’abord réfléchir à ce que l’on y a vécu. Mais parfois, une réponse s’impose sans que l’on puisse l’expliquer. On ne voit pas forcément de rapport direct avec un élément précis de sa vie, et pourtant elle fait sens, au moins dans notre réalité. C’est ce que j’appelle la part d’intuition. Le discernement aide alors à la distinguer d’une interprétation nourrie par nos peurs, nos doutes ou nos inquiétudes. Une lecture qui fait naître de l’angoisse mérite d’être regardée avec recul.
Un rêve est personnel avant d’être universel. Les grands symboles, l’eau, le feu, l’arbre, la maison, peuvent guider la lecture, mais ils prennent leur sens dans la vie de chacun, dans ce qu’il traverse au moment où il rêve. L’émotion de la dernière scène est souvent la meilleure clé. Deux personnes qui rêvent d’une montagne, l’une avec excitation, l’autre avec paix, ne reçoivent pas le même message. C’est pourquoi le journal de rêves reste, à mes yeux, le meilleur des dictionnaires, puisqu’il parle la langue de celui qui l’écrit.
Quant à l’origine des images de nos rêves, je ne crois pas à une seule source. Je rejoins en partie Jung lorsqu’il pense que certaines images nous habitent avant même que nous les ayons rencontrées. Mais je rejoins aussi ceux qui les expliquent par ce que nous vivons, par la culture que nous absorbons parfois sans nous en rendre compte, et par les expériences communes à tous les humains. Pour moi, ces explications ne s’opposent pas, elles se complètent. Et je pense aussi, c’est ma conviction, qu’une mémoire plus ancienne peut s’y exprimer, celle de notre lignée, voire d’autres vies.
Parmi les approches présentées plus haut, je me sens proche de celles qui considèrent l’être humain dans son entier, inconscient compris, comme celle de Jung, et de celles qui laissent le dernier mot au rêveur, comme celles de Montague Ullman et de Clara Hill. C’est aussi ma façon de travailler. Je m’appuie sur des méthodes reconnues pour donner un cadre, sur ce que la personne me confie de son histoire et de ce qu’elle traverse, et sur ce que je ressens par intuition. Là encore, tout se complète.
C’est dans le même esprit que je regarde ce que la science ne tranche pas.

Je pense qu’un rêve peut parfois annoncer quelque chose, parce que je crois aux perceptions qui dépassent nos cinq sens. Qu’il semble annoncer un événement heureux ou déplaisant, je ne le prends pas pour une certitude. Je ne sais pas toujours si cette information vient de mon intuition, de moi-même ou d’ailleurs, et je ne peux pas savoir d’avance si elle se réalisera. Alors je la note, je l’entends, puis je lâche prise. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas là l’un des sens de ces rêves. En nous montrant des
situations dont nous ne pouvons pas connaître l’issue, ils nous apprendraient à lâcher prise sur un avenir que nous ne contrôlons pas. Et si l’événement se produit, le rêve nous aura peut-être permis de le reconnaître au moment où il arrive, et de choisir comment agir. Je le dis d’autant plus que je l’ai moi-même vécu.
La paralysie du sommeil, elle, n’annonce rien. Elle est souvent vécue avec peur, surtout quand une présence semble se trouver dans la pièce. Pour la science, cette présence est une création de l’esprit. Pour moi, elle peut parfois avoir une autre origine, et les deux me semblent possibles. Dans les deux cas, je crois que la peur n’aide pas. Savoir que l’épisode est sans danger et qu’il va passer, respirer calmement, ne pas lutter, permet souvent de le traverser plus sereinement.
Enfin, tous les rêves n’ont pas un message profond. Certains éclairent simplement une situation. D’autres traduisent une sensation du corps ou une émotion qui a besoin de se décharger pendant la nuit. Ce qui m’interpelle surtout, c’est la répétition. Un rêve qui revient, ou un rêve ancien qui nous marque encore des années plus tard, cherche souvent à nous montrer quelque chose que nous ne voyons pas. C’est là qu’un regard extérieur peut aider, quand on ne voit pas, qu’on ne voit plus, ou qu’on voit flou. Pour les rêves du quotidien, ceux qui passent, je crois au contraire à l’autonomie. Les noter, les observer, chercher soi-même ce qu’ils éclairent.
Une interprétation reste une interprétation. Quand j’analyse un rêve, je propose ma lecture, et ce n’est que la mienne. Une personne qui ferait analyser le même rêve par trois praticiens recevrait peut-être trois lectures différentes. L’une d’elles pourrait sonner juste, ou deux, ou un mélange des trois, ou aucune. Pour savoir laquelle lui parle, c’est à la personne de s’écouter. Quelle que soit la lecture proposée, la mienne ou celle d’un autre, le rêveur reste toujours le seul maître de son rêve et de son sens.
Écouter ses rêves, c’est au fond une façon de mieux se connaître, et de rester attentif à ce qui se vit en nous, même la nuit.
Le geste

Avant de s’endormir, poser un carnet et un stylo près du lit. Se dire simplement que l’on
souhaite se souvenir de ses rêves. Cette intention suffit souvent à en retenir davantage. Si une question nous occupe, on peut aussi la formuler, sans attendre de réponse précise.
Au réveil, rester immobile quelques instants, les yeux fermés, et laisser revenir les images. Bouger ou penser à la journée qui commence peut suffire à les effacer. Puis tout noter, même les fragments, même ce qui paraît sans importance. Une image difficile à décrire peut aussi se dessiner, en quelques traits. Donner un titre au rêve aide à le retrouver plus tard. Noter aussi la date, et quelques mots sur ce que l’on vit en ce moment. À la relecture, c’est souvent ce qui éclaire le rêve.
On se souvient mieux de ses rêves les matins où l’on se réveille sans réveil, car les rêves les plus longs se font en fin de nuit. Les premiers jours, il se peut qu’il ne reste rien. C’est normal. Le souvenir des rêves s’entraîne, et il revient en général après quelques jours de pratique.
Ensuite, s’arrêter sur l’émotion de la dernière scène, et se poser trois questions. Qu’est-ce qui, dans ma vie en ce moment, ressemble à cette émotion ? Quel détail me reste en tête ? Ce rêve revient-il, ou m’en rappelle-t-il un plus ancien ? Un rêve dérangeant n’est pas un jugement sur soi. L’accueillir sans honte permet de mieux l’écouter.
Avec le temps, relire son journal. Les liens apparaissent souvent d’un rêve à l’autre. Et si le sens ne vient pas, laisser passer quelques jours. Il se révèle parfois plus tard, au détour d’une situation.
Pour un rêve qui revient, ou qui marque encore des années après, un accompagnement permet d’aller plus loin. C’est le sens de ma prestation Le rêve révèle.
Le cadre
Ces lectures sont symboliques. Elles ne remplacent ni un suivi psychologique ni un avis médical, et aucune ne détient de vérité absolue. Faire un cauchemar de temps en temps est normal. Mais si les cauchemars deviennent fréquents ou envahissants, ou s’ils perturbent le sommeil et les journées, il est important d’en parler à un professionnel de santé.
Sources
Pour aller plus loin
— Freud, S., L’Interprétation du rêve, 1900, plusieurs éditions françaises.
— Freud, S., Au-delà du principe de plaisir, 1920, plusieurs éditions françaises.
— Jung, C. G., L’Homme et ses symboles, Robert Laffont, 1964.
Études et documents cités
— Ullman, M., Appreciating Dreams. A Group Approach, Sage, 1996.
— Hill, C. E., Working with Dreams in Psychotherapy, Guilford Press, 1996.
— Ullman, M., Krippner, S. et Vaughan, A., Dream Telepathy, 1973.
— Morewedge, C. K. et Norton, M. I., Journal of Personality and Social Psychology, 2009.
— Rozen, N. et Soffer-Dudek, N., « Dreams of teeth falling out », Frontiers in Psychology, 2018.
— Hufford, D. J., The Terror That Comes in the Night, University of Pennsylvania Press, 1982.
— Füssli, J. H., Le Cauchemar, 1781, Detroit Institute of Arts.




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