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HANNAH · AURA

CONSCIENCE DE SOI · LIEN AU VIVANT

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CONSCIENCE DE SOI · LIEN AU VIVANT

HANNAH · AURA

Pourquoi rêve-t-on ? I. Une longue histoire

29 oct.
6 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 oct.


Nous avons tous, ou presque, fait un rêve dont nous nous souvenons au réveil, que ce soit l’un qui s’efface rapidement, un autre, au contraire, qui reste plus longtemps, ou encore une scène absurde qui paraissait normale pendant la nuit.

Si les rêves nous questionnent, nous pouvons nous demander pourquoi nous rêvons, s’ils ont une signification, et laquelle.


Dans cette chronique en quatre volets, nous verrons comment les rêves ont été lus à travers l’histoire, ce que la science sait et ce qu’elle ignore encore, pourquoi nous rêvons, puis comment nous pouvons lire nos propres rêves.


Depuis la nuit des temps, les hommes s’intéressent aux rêves et à leur interprétation. Leur mystère intrigue autant qu’il fascine.


Fragment de papyrus égyptien abîmé, couvert de lignes d’écriture hiératique à l’encre noire.
Papyrus hiératique, Égypte, vers 1181 avant notre ère, sous Ramsès III. Écriture semblable à celle du livre des songes. Metropolitan Museum of Art, New York, domaine public.

Pour les Égyptiens, le rêve était un message envoyé par les dieux, qui prédisait l’avenir.


Vers 1220 avant notre ère, un scribe recopie sur papyrus un manuel égyptien d’interprétation des songes, sans doute composé plusieurs siècles plus tôt. Il est probablement retrouvé en 1928, lors de fouilles françaises à Deir el-Médina, le village des artisans de la Vallée des Rois. Aujourd’hui conservé au British Museum sous le nom de papyrus Chester Beatty III, il montre déjà l’intérêt que cette civilisation portait aux songes. Le manuel les classe en bons ou mauvais présages, accompagnés de leur signification. Incomplet, le papyrus nous est parvenu avec plus d’une centaine de rêves, qui reprennent la même formule : si un homme se voit en rêve en train de…, c’est un bon ou un mauvais signe, et cela signifie que… Par exemple, se voir mort était un bon présage, synonyme d’une longue vie.


C’est l’un des ancêtres de nos clés des songes, ces dictionnaires qui donnent encore aujourd’hui un sens quasiment unique à chaque image.



Ruines du portique de l’abaton à Épidaure, colonnes de pierre devant une colline boisée.
L'abaton du sanctuaire d'Asclépios à Épidaure, où dormaient les pèlerins. Photo Zde, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Quelques siècles plus tard, en Grèce, à partir du Ve siècle avant notre ère, on ne se contente plus d’attendre le rêve, on le sollicite.


Dans les sanctuaires d’Asclépios, dieu de la médecine, dont le plus célèbre se trouve à Épidaure, dans le Péloponnèse, des pèlerins viennent de toute la Grèce avec l’intention de recevoir pendant leur sommeil un message d’Asclépios. Après des rites de purification, ils adressent leurs demandes avant de dormir dans l’abaton, « le lieu où l’on n’entre pas », une salle sacrée réservée à ceux qui sont venus consulter. Ils espèrent la guérison de leurs maux, ou un conseil du dieu lui-même pour y parvenir. À Épidaure, quatre stèles gravées au IVe siècle avant notre ère rapportent environ soixante-dix de ces récits, avec le nom des pèlerins, leur ville d’origine et ce qu’ils ont reçu en rêve. Rédigées par le sanctuaire pour faire connaître les bienfaits du dieu, elles comptent parmi les plus anciens récits de rêves qui nous soient parvenus.


Ces demandes personnelles au dieu sont l’ancêtre de l’incubation de rêve, qui consiste aujourd’hui à poser une intention avant de dormir pour orienter ses rêves.


Avec Aristote, au IVe siècle avant notre ère, le rêve descend du ciel vers le corps.


Le philosophe lui consacre deux courts traités, « Des rêves » et « De la divination dans le sommeil », réunis dans ses « Petits traités d’histoire naturelle ». Il y développe deux idées principales.


D’abord, sur l’origine du rêve. Il explique que le rêve naît des perceptions de nos cinq sens pendant la journée, qui continuent d’agir pendant le sommeil. Il observe aussi que les animaux rêvent comme les humains, et que les songes dits prophétiques arrivent à n’importe qui. Pour lui, si les dieux en envoyaient, ils choisiraient les plus sages d’entre nous. Il le range ainsi du côté de la nature, et non plus de la religion.

Ensuite, sur son interprétation. Selon lui, ces images sont des copies déformées de choses réelles, et le meilleur interprète est celui qui sait repérer à quoi elles ressemblent. Il l’explique en comparant ces images à des reflets dans l’eau. Quand l’eau est calme, le reflet ressemble à ce qu’il montre. Quand elle est agitée, il se brise et se déforme, et seul un œil exercé reconnaît encore la forme d’origine. Pour le dire avec un exemple concret, une personne qui a entendu toute la journée le bruit d’un chantier peut rêver la nuit d’un orage qui gronde. La nuit ne montre pas le chantier, elle le transforme. Repérer la ressemblance entre le grondement de l’orage et le bruit des machines, c’est retrouver d’où vient le rêve.


Son idée que le rêve naît du corps et des sens est un premier pas vers l’explication naturelle, celle que la science reprendra bien plus tard.



Page de titre ancienne en grec et en latin, avec l’emblème de l’imprimeur, une ancre et un dauphin.
Page de titre de la première édition imprimée de l'Onirocritique d'Artémidore, Venise, Alde Manuce, 1518. Source U.S. National Library of Medicine.

Avec Artémidore, l’interprétation devient une méthode.


Le premier grand traité d’interprétation qui nous soit parvenu est celui d’Artémidore de Daldis, au IIe siècle de notre ère, avec « L’Onirocritique ». Il s’agit de cinq livres,

qui rassemblent environ 1 400 rêves ou éléments de rêves, recueillis en voyageant en Grèce, en Asie Mineure et en Italie, auprès des interprètes de rêves de métier, présents lors de grandes fêtes. Là où le manuel égyptien donnait à chaque rêve un sens fixe, Artémidore explique comment interpréter. Comme Aristote, il distingue deux sortes de rêves : ceux qui n’ont pas de sens, parce qu’ils viennent de réminiscences de la journée ou de l’état du corps, et ceux qu’on peut interpréter. Pour ces derniers, sa méthode repose sur l’analogie. On cherche ce que l’image du rêve évoque, en tenant compte de la personne qui rêve, de son métier, de sa situation du moment, mais aussi de sa condition. Un même rêve n’a pas le même sens selon qu’on est homme ou femme, riche ou pauvre, libre ou esclave, en bonne santé ou malade.


Cette idée reste au cœur de l’interprétation aujourd’hui. Ce qui a changé, c’est le but. Artémidore cherchait à prédire l’avenir à partir du rêve, en tenant compte de la place du rêveur dans la société. Les approches actuelles cherchent plutôt ce que le rêve dit de ce que la personne vit et ressent.



Gravure colorée de 1867 montrant un dîner où entre une femme nue, au-dessus de six cases de motifs lumineux.
Frontispice des Rêves et les moyens de les diriger, Hervey de Saint-Denys, 1867. En haut, un rêve qu'il a provoqué en associant une odeur à un souvenir. En bas, ses croquis des images lumineuses qui apparaissent au moment de l'endormissement. Domaine public.

Au XIXe siècle, le rêveur devient l’observateur de ses propres nuits.


En 1867, Hervey de Saint-Denys, sinologue français, publie « Les rêves et les moyens de les diriger ». Il note ses rêves chaque jour depuis l’âge de 13 ans, et c’est de ces années d’observation qu’est né son livre. L’ouvrage paraît sans nom d’auteur, et ce n’est qu’en 1878 qu’un autre chercheur, Alfred Maury, l’identifie. Saint-Denys y décrit des rêves où il sait qu’il rêve, et propose des techniques pour les diriger. Il a montré que l’on peut apprendre à devenir conscient en rêve et même à influencer dans une certaine mesure ce qui s’y passe.


On lui doit en partie deux pratiques encore vivantes, le journal de rêves et le rêve lucide.


En 1900, Sigmund Freud, neurologue viennois et fondateur de la psychanalyse, publie « L’interprétation du rêve ». Cette publication marque symboliquement le début d’un siècle nouveau pour le rêve. Freud y fait du rêve la « voie royale » vers l’inconscient. Pour le montrer, il analyse ses propres rêves. Le plus célèbre, le rêve de « l’injection faite à Irma », date de juillet 1895. Freud y rêve d’une patiente qu’il soigne et dont la guérison reste incomplète. Dans le rêve, un confrère a fait à la patiente une injection avec une seringue sale, et Freud n’est donc pas responsable de son état. En l’analysan

t, il comprend que ce rêve réalise un désir, celui de ne pas être fautif. Il en tire l’idée centrale de son livre, tout rêve est l’accomplissement d’un désir.


C’est un tournant. Le rêve n’est plus lu comme un présage venu de l’extérieur ou des dieux, mais comme quelque chose qui parle de la personne elle-même. Il rejoint ainsi le champ de la psychologie.


Un demi-siècle plus tard, en 1953, la science découvre le sommeil paradoxal, et le rêve entre au laboratoire. Le prochain volet de cette chronique présente ce que l’on sait aujourd’hui.



Sources

Pour aller plus loin

— Aristote, Petits traités d’histoire naturelle, trad. P.-M. Morel, GF Flammarion, 2000.

— Artémidore de Daldis, La Clef des songes. Onirocriticon, trad. A.-J. Festugière, Vrin, 1975.

— Hervey de Saint-Denys, Les Rêves et les moyens de les diriger, 1867, plusieurs rééditions.

— Freud, S., L’Interprétation du rêve, 1900, plusieurs éditions françaises.


Documents cités

— Papyrus Chester Beatty III, British Museum, Londres (EA 10683).

— LiDonnici, L. R., The Epidaurian Miracle Inscriptions, Scholars Press, 1995.

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